Les héros handicapés

J’ai lu un article du Monde sur un ancien ouvrier, Philippe Croizon, devenu handicapé à la suite d’un accident du travail, à qui il a fallu retirer les quatre membres. Les questions qui lui étaient posées avaient pour angle principal sa légitimité à vivre de son handicap : le journaliste l’interroge en particulier sur une citation de François Hollande, disant qu’il n’aimait pas « les handicapés qui faisaient commerce de leur handicap ». 

Et je me suis demandée effectivement : quelle légitimité a t-il, et au-delà de ça, quel exemple est-il pour les autres s’il gagne sa vie du fait de son histoire, de son handicap ? Dans le monde idéal de François Hollande, j’imagine que chacun devrait vivre selon son essence, ce qu’il est et ce qu’il aime ; apporter sa pierre à l’édifice non pas en faisant rente de son malheur ou de son histoire, mais en transcendant sa nature, son être. À l’inverse, on pourrait dire de l’homme en question qu’il gagne sa vie en faisant la promotion de son courage, et de sa résilience, à affronter les épreuves que la vie a mises devant lui. C’est une vision combative du monde, selon laquelle la valeur de l’homme se révèle par sa force et son courage face à l’adversité, face à une vision destinée du monde, selon laquelle l’homme se révèle par sa capacité à advenir lui-même, à exprimer son essence et son être profond dans le monde. 

Je dirais que tout le monde rêve d’un monde où chacun vit selon ce qu’il aime, où les épreuves de la vie sont surmontées avec facilité et sans délai, où la société est organisée de telle manière à ce qu’à la moindre difficulté, elle se substitue, se mette en branle pour garantir à celui qui souffre le courage et la capacité suffisante pour surmonter l’épreuve. Autrement dit, les obstacles ne se surmonteraient pas à la force de la sueur de son front, mais à la force collective qui aiderait les individus à se remettre dans le droit chemin. 

La réalité oppose trois principaux obstacles à une telle vision. 

D’abord, elle n’est pas organisée de manière à se substituer à l’individu lorsque celui-ci est dans le besoin. Par exemple, des parcours de psychologie ne sont pas systématiquement prévus en cas de ce qu’il est courant d’appeler un « accident de la vie » – les entretiens psychologiques ne sont pas obligatoires à l’hôpital, alors même qu’ils devraient l’être, et ce dans la durée, de même que différents accompagnements de médecine douce (pas nécessairement de l’acuponcture ou du yoga-tête-en-bas, mais simplement du sport, de la sophrologie, ou des ateliers culturels par exemple).

Ensuite, et c’est plus structurel, la société n’est pas non plus organisée de façon à ce que, naturellement, chacun travaille selon son désir, selon son plaisir. On ne peut pas honnêtement dire aujourd’hui « chacun travaille pour son plaisir (et sa souffrance, corollaire du plaisir) », mais on peut plutôt dire « certains travaillent selon leurs plaisirs, et d’autres travaillent selon leurs besoins ». Sachant par ailleurs que l’on est tous potentiellement dans l’un ou l’autre groupe successivement dans sa vie, le travail n’étant pas organisé toujours selon un principe d’adéquation, mais plutôt selon un principe de production.

Enfin, et c’est là une conclusion provisoire, la réalité est que nous, nous tous qui formons l’humanité, avons besoin de modèles identificateurs, de héros, d’exemples ; du même acabit que cet homme qui, malgré les difficultés de la vie, malgré les inadaptations de la société, malgré tout le rejet et toutes les raisons qui légitimeraient à l’inverse qu’il ne soit plus rien à l’échelle d’une société humaine, se lève, inspire et soigne tous ceux dont l’esprit souffre et qui ont besoin de savoir que le courage existe, qu’il y a une voie face à l’adversité, que le bonheur est toujours possible.  

Ainsi, dans un monde idéal, peut-être que surmonter son handicap sera oeuvre et fierté collective ; peut-être que le courage sera davantage vu et regardé que le handicap. Dans un monde idéal, celui auquel j’aspire, chacun vivra et travaillera selon son plaisir – ce qui n’est pas synonyme, évidemment, de nihilisme mais bien plutôt d’éthique heureuse du travail

Notre monde n’est pas encore idéal – heureusement qu’existent, malgré tout, certains héros ordinaires pour faire vivre l’humanité en nous. 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :